est-ce bien utile de se connaître soi-même ? 

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Autoportrait de Vivian Maier - Exposition au Musée du Luxembourg à Paris jusqu'au 16 janvier 2022

© Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY

« Je suis dehors avec des lanternes, à la recherche de moi-même » Emily Dickinson.

 

« Connais-toi toi-même », maxime inscrite au fronton du temple de Delphes, n’a cessé d’inspirer la philosophie depuis l’Antiquité. De nos jours, le développement personnel s’est emparé avec vigueur de cette injonction, considérant la connaissance de soi comme une étape essentielle sur le chemin de l’individu contemporain en quête de bonheur.

 

Mais, tout comme d’autres principes du développement personnel, celui-ci est peu questionné et vous trouverez difficilement quelqu’un dans votre entourage vous assurant que la connaissance de soi, ça ne sert à rien. Pourtant, si se connaître soi-même est si important, quelles en sont les raisons et en quoi cela consiste donc ?

 

Quel est ce « soi » qu’il faudrait s’évertuer à connaître ?

 

Premier étonnement, si l’on s’autorise à questionner cette sacro-sainte maxime, pourquoi ne se connaît-on pas spontanément ? Pourquoi cela nécessite-t-il un travail particulier ? Quel est donc ce « soi » qui nous serait, en partie du moins, inconnu ? 

Il semblerait que nous perdions, au fur et à mesure que nous grandissons, un rapport à nous-mêmes direct et simple. À cela, plusieurs causes possibles :

  • Le désir de répondre aux attentes des autres (qu’ils soient nos parents, nos éducateurs, nos amis, puis nos collègues et supérieurs) peut nous avoir amenés à mettre de côté nos propres désirs.

  • Les principes éducatifs dans lesquels nous avons été élevés nous ont souvent fait considérer certaines parties de notre être comme mauvaises, ou du moins à atténuer.

À la confluence de ces différentes influences (externes et internes), se crée progressivement un « caractère », c’est-à-dire, un ensemble de traits de personnalité auquel nous nous identifions progressivement, et surtout auquel les autres peuvent avoir tendance à nous résumer. Des tendances comportementales qui certes se manifestent peut-être chez nous un peu plus fréquemment que chez un autre, mais, surtout, que nous nous mettons à adopter de plus en plus régulièrement, comme s’il s’agissait de mécanismes aptes à nous faire (bien) fonctionner.

 

Cette notion de caractère est flagrante quand on voit grandir un enfant : il est courant d’identifier des dominantes dans sa manière de se comporter, et de le différencier par ces traits d’autres enfants (par exemple, à l’intérieur d’une fratrie). Cela part souvent du désir de mieux connaître l’enfant, de s’adapter à son tempérament, mais on peut supposer que l’image que nous nous forgeons de son caractère oriente la vision que nous avons de l’enfant et notre manière de nous comporter avec lui, renforçant ainsi les traits que nous avons décelés.

 

Alors, le caractère est-il ce « soi » tant recherché ? Oui, et non.

 

Faut-il viser la connaissance de soi, ou l'innocence de soi ?

« Je crois me connaître quand je dis connaître mon caractère, et pourtant il est en moi ce qui m’est le moins visible : il est une seconde nature dont je n’ai plus conscience, un ensemble de plis pris, de dispositions acquises, auquel je ne prête plus attention. Le caractère est en moi ce qui appartient déjà au domaine extérieur, à ce que les autres perçoivent de moi ; il est plus comportement qu’intériorité. »

Être quelqu’un de bien, Laurence Devillairs (2019).

 

Ne nous méprenons donc pas ! Ce que le développement personnel nous propose de mieux connaître (avec moult outils, tels que le MBTI, l’ennéagramme, etc.), ce n’est pas notre soi, mais justement notre caractère ou encore notre personnalité (aussi appelée ego par certains outils). C’est complètement différent, mais néanmoins très utile, vous allez voir.

 

Ces outils nous permettent en effet d’identifier notre « type de personnalité » et par là même un ensemble de comportements, de croyances, et même de pensées, vers lesquels nous nous dirigeons très spontanément, sans plus vraiment en avoir conscience. Ces attitudes quasi réflexes le sont devenues du fait de notre histoire personnelle, de certaines peurs et blessures qui nous ont conduits à mettre en place un système de protection. Et certes, cela nous a protégés de certaines réalités peut-être trop difficiles pour nous à l’époque, mais cette petite armure que nous aurions dû quitter au fur et à mesure que nos ressources grandissaient, nous l’avons gardée… Ou du moins, si nous l’enlevons parfois, nous la remettons bien vite dès qu’un semblant de difficulté survient.

 

Le souci, c’est que ce caractère-armure met un filtre sur la réalité, sur les autres, et sur nous-mêmes ! Nous avons tendance à nous réduire à cela, et à réduire notre vision des autres et du monde. C’est donc lui qui brouille les liens, ce sont les armures des uns et des autres qui s’entrechoquent. La croyance que nous sommes ces traits de personnalité est souvent fermement ancrée en nous : « tu sais moi, je suis trop timide pour faire ça », ou « j’y peux rien si je suis stressé ».

Partir à la recherche de soi, c’est finalement viser une forme d’ignorance, ou plutôt d'innocence, vis-à-vis de soi… Car c'est en repérant en soi ces façons d’être automatiques que nous devenons capables de nous en détacher. Elles ne sont pas irrémédiablement et fatalement attachées à nous, nous avons donc la liberté à chaque instant de décider de les adopter ou non… mais ça demande un peu d’entraînement.

 

De la connaissance de soi à la présence à soi

Le véritable « soi » est bien plus large et multiple que cet ensemble étriqué de traits de caractère. Alors, faudrait-il partir à la recherche de ce soi-là ? Pas vraiment… En effet, ce « soi » dont nous parlons maintenant, et auquel nous avons davantage accès en déblayant la couche de nos mécanismes de personnalité, ne se laisse pas facilement circonscrire. Viser sa connaissance, chercher à établir fermement quelle est mon identité, nous ferait tomber dans de nombreux écueils :

 

  • Nous courrions le risque de nous figer de nouveau, plutôt que d’être en contact avec notre élan vital, par essence toujours en mouvement.

  • Se connaît-on jamais soi-même ? Une pointe d’orgueil née du sentiment de « se connaître soi-même » pourrait engendrer de la supériorité vis-à-vis de ceux qui eux n’ont pas fait le travail… un manque d’humilité délétère pour une quête qui n’est par nature jamais acquise.

  • Comment déblayer le bon grain de l’ivraie ? Comment déterminer ce qui est vraiment nous ? Faut-il justement se défaire de toutes les influences extérieures évoquées plus haut ? Pourtant les autres peuvent également avoir joué un rôle constitutif dans notre identité… voire même nous révéler des éléments essentiels sur nous-mêmes !

 

Plutôt que de viser une connaissance de soi finalement impossible, le plus juste serait de cultiver la présence à soi à chaque instant. En développant cette écoute attentive de ce qui se vit en nous, nous pouvons alors recevoir les signaux que notre corps nous envoie, via des sensations physiques, les émotions. Cessant de nous accrocher à une image fausse de nous-mêmes, qu’elle soit excessivement flatteuse ou au contraire dépréciative, nous pouvons prendre la juste mesure de nos talents et de nos limites. Et nous retrouvons alors le sens du précepte antique : en effet, le « Connais-toi toi-même » du temple de Delphes enjoignait surtout les hommes à éviter l’hubris, la démesure de se prendre pour des dieux, en devenant davantage conscients de leurs failles, et en acceptant leur destin humain.

 

Si l’humilité est à la source du « connais-toi moi-même », cela signifie donc bien que, loin d’être nombriliste - un regard infiniment porté sur soi au détriment du monde extérieur, la présence à soi entraîne au contraire l’individu vers une plus grande ouverture. Savoir s’accueillir, y compris dans ce que nous pouvons avoir de moins glorieux, nous aide à regarder (et aimer !) l’autre tel qu’il est vraiment. Et c'est dans ce face-à-face en vérité avec soi-même que le véritable sens moral peut advenir. Là où l’absence à soi peut nous conduire à obéir sans les questionner à des normes, et des lois iniques, la présence à soi ouvre la voie pour le questionnement éthique : qu’est-ce qui est le plus juste dans cette circonstance précise ? Où se trouve le bien ? Ce serait donc dans le désir d'être fidèle à soi-même et de pouvoir se regarder en face que peuvent naître les ferments d'une société meilleure et plus juste.

Sarah

Pour aller plus loin

Présence et absence à soi - Article du Monde sur l'ouvrage de Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d'humanité

"Connais-toi toi-même", Les contresens philosophiques - Émission "Les chemins de la philosophie" sur France Culture.

« Notre conscience est un appel à nous-mêmes. Elle ne nous dit pas quelque chose de concret, elle n'est ni la voix de Dieu, ni la conscience de principes éternels. Elle nous appelle à nous-mêmes hors de la conduite de l'homme moyen, hors du bavardage quotidien, de la routine de tous les jours et loin de l'adaptation qui est le grand principe du courage conformiste d'être participant. » Le courage d’être, Paul Tillich (1967)

« Beaucoup considèrent que nous ne pouvons jamais nous libérer tout à fait de ceux dont l'amour et les soins nous ont façonnés au début de la vie, mais qu'il faut lutter pour nous définir par nous-mêmes dans toute la mesure du possible, pour en arriver à comprendre et à donc à maîtriser l'influence de nos parents et ainsi à éviter de retomber dans une dépendance du même genre ; nous avons besoin des autres pour nous accomplir mais pas pour nous définir.

C'est oublier que notre compréhension des bonnes choses de la vie peut se trouver transformée lorsque nous les partageons avec ceux que nous aimons, et que certains biens ne nous deviennent accessibles qu'à l'occasion d'un tel partage.

Si certaines des choses auxquelles j'accorde le plus de valeur ne me sont accessibles qu'en relation avec la personne que j'aime, cette personne devient un élément de mon identité intérieure. »  Le Malaise de la modernité, Charles Taylor (1999)

« C’est ce regard porté sur soi qui fait comprendre qu’il y a plus de mal à commettre l’injustice qu’à la subir, car c’est alors, en plus de la victime, soi-même que l’on offense, soi-même que l’on avilit. C’est parce que je me regarde moi-même et que j’ai une appréhension directe et intime du bien et du mal que peut ensuite surgir un sentiment de culpabilité. »  Être quelqu’un de bien, Laurence Devillairs (2019)